Marie Coussieu Baylac

 

Critique d'Art chez Marine Tanguy Agency

Juin 2019

Virginie Hucher vit et travaille à Paris jusqu’en 2010. Depuis 2011, elle réside près d’Amiens où elle a réalisé un projet maison-atelier. 

Son travail est montré en France, en Espagne, en Angleterre, au Luxembourg et en Nouvelle-Calédonie dans des collections privées et publiques. 

 

Sa pratique artistique est pluridisciplinaire et se décline en dessin, peinture, photo et  céramique.

Son travail a des dimensions métaphysiques et porte sur la relation entre le corps et le monde, l’âme, la nature, le végétal et l’organique. Ses oeuvres sont également intimement liées à la danse contemporaine qu'elle pratique depuis son enfance.

Louise Coussieu-Baylac:

 

Lorsque j’ai vu les oeuvres de Virginie je me suis d’abord interrogée sur ces corps, ces membres, qui se dédoublent et se multiplient. Me rappelant à tous ces doubles que l’on retrouve dans l’art et la littérature: les mythes de Pygmalion, de Narcisse et de l’androgyne dans le Banquet de Platon… Le double met en jeu des questions qui ont à voir avec la biologie, la psychologie ou la sociologie, et bien sûr avec les mythes.

Derrière cette notion de double se profilent la confusion du réel et de l’imaginaire, de l’effacement de la frontière entre le sensible et l’intelligible, la vie et le marbre, ou la toile peinte, et en tant que réalité forgée qui prétend rivaliser avec le « divin »… 

 

Nous pourrions aller très loin encore mais peux-tu nous en dire plus sur cette notion de double et de reproduction que l’on retrouve dans ton oeuvre? 

Virginie Hucher: 

 

La série que j’expose ici à la Galerie Peugeot s’intitule Le corps et l’autre, on peut donc directement  parler de la notion de double, de l’autre mais aussi de l’anima, de l’animus et de la persona. L'animus selon Carl Gustav Jung, créateur de la psychologie analytique, est la part masculine de la femme. Il s'agit d'un archétype, donc d'une formation de l'inconscient collectif, qui a son pendant chez l'homme : l’anima. Ce qui m’intéresse, c’est de peindre ce couple alchimique. Ce rapport invisible.

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Louise Coussieu-Baylac:

 

Le psychologue Otto Rank interprète la notion de double comme une réponse à l’angoisse de mort. Le double est ainsi l’ombre qui représente l’âme, la partie immortelle de l’être (alors que le corps en est la partie mortelle). 

 

Qu'en est-il dans tes oeuvres de cette dualité: âme/corps, nuit/jour, vie/mort?

Virginie Hucher: 

 

Pour peindre, j’ai besoin de faire cohabiter dans mes compositions, mes couleurs et mes recherches, des différences et des oppositions. Le contraste est un moyen de faire ressortir une idée. Peindre la nuit, sans évoquer la lumière ne la rendrait pas aussi mystérieuse. Toute la beauté du monde réside dans son contraire.

La naissance et la mort sont deux thèmes récurrents dans mon travail en photo, en dessin, en peinture mais aussi en volume. Ces deux pôles participent à la narration de mon univers par leur présence dans un espace-temps bien défini.  Les personnages dans ma peinture et également dans mon travail en sculpture sont souvent dénudés, sans cheveux, sans signe sexuel distinctif. Ils s’inscrivent dans un espace-temps qui traverse le passé, le présent et le futur. Venir au monde et partir de ce monde.

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Louise Coussieu-Baylac:

 

On ressent très bien le lien entre ton travail sur le corps et ta pratique de la danse dans ta décomposition des membres et de leurs mouvements. Néanmoins, il y a toujours une notion de « non-réalité » induite par les couleurs, les formes « simplifiées », amplifiées (crânes chauves) ou incomplètes.

Tu disais par exemple dans l’une de tes dernières interviews que les tons gris rappellent la statuaire mais aussi le nouveau-né ou le corps mort. 

 

Pour mieux comprendre ton langage, peux-tu nous en dire plus sur ces corrélations? Que représentent ces parties du corps que tu isoles (la main, le crâne chauve, le dos…) et les couleurs que tu utilises?

Virginie Hucher: 

 

J’ai grandi dans le monde de la danse, de la musique et du spectacle. Le corps et l’esprit sont exposés au monde, l’intime et le cosmos se rencontrent. Une chorégraphie et une mise en scène s’installent en permanence pour montrer. Il y a la scène, le danseur, le public, mais aussi, les coulisses, toute la préparation du corps et de l’esprit qui va se mettre à nu et entrer en scène. Pour s’exprimer et se dévoiler.  La préparation du corps est une étape qui m’a toujours intéressé, les échauffements, les isolations. Cette concentration sur une partie du corps. Déstructurer le corps pour mieux le structurer. Un travail en abstraction que j’ai réalise dans une série qui s’intitule, le corps chorégraphié, que j’ai commencé en 2014.  Finalement il est de nouveau question de plein et de vide, du cosmos et de l’intime, de la lumière et de l’ombre, etc… 

L’être humain n’est-il pas lui même ancré dans un phénomène naturel d’opposition; cosmique pour la partie supérieure et tellurique pour la partie inférieure du corps.

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Louise Coussieu-Baylac:

 

En voyant tes oeuvres j’ai beaucoup pensé à l’ouvrage « du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » de Kandinsky. J’ai donc ressorti mon vieux livre et suis tombée sur cette citation dans la préface de Philippe Sers de 1988:  

 

« Une oeuvre d’art n’est pas belle, plaisante, agréable. Elle n’est pas là en raison de son apparence ou de sa forme qui réjouit nos sens. La valeur n’est pas esthétique. Une oeuvre est bonne lorsqu’elle est apte à provoquer des vibrations de l’âme, puisque l’art est le langage de l’âme et que c’est le seul. »

« L’art peut atteindre son plus haut niveau s’il se dégage de sa situation de subordination vis-à-vis de la nature, s’il peut devenir absolue création et non plus imitation des formes du modèle naturel. »

 

Ton travail est très figuratif alors qu’il représente des notions métaphysiques très abstraites. Pourquoi tu utilises tant de références à l’objet pour représenter l’immatériel? 

Virginie Hucher: 

 

L’opposition, la dualité, les extrêmes se définissent dans les thèmes que j’utilise dans mon travail et pour aller encore plus loin dans cette démarche, je peins autant abstrait que figuratif. J’ai toujours utilisé l’un ou l’autre selon l’idée, le concept que je souhaitais représenter. Par exemple, une oeuvre que j’ai réalisée au printemps 2019, qui s’intitule « swimming pool » présente lors de cette exposition, est une oeuvre entre abstraction et figuration, comme une pixelisation du paysage. La piscine est un thème récurrent dans mon travail et dans mes rêves personnels depuis l’enfance. Beaucoup de symbolisme existe autour de la piscine, elle reflète par exemple la qualité de nos relations sociales entre autres, et l’eau dépeint les sentiments véhiculés entre nous et les autres. D’ou cette idée de paysage « social » pixelisé, ou encore divisé en de multiples petits carrés (carreaux) de couleur unie. 

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Louise Coussieu-Baylac:

 

Je trouve ce mur de nez particulièrement intéressant. 

Encore une fois, j’en reviens à Kandinsky (je ne me suis pas arrêtée qu’à la préface…) qui considère le triangle comme la représentation même de la spiritualité. La base la plus large serait la foule, la majorité de la population. Dans toutes les sections du triangle se trouvent des artistes, et ceux qui parviennent à voir au-delà de leur section est un prophète pour leur entourage, car ses nouvelles connaissances et « ouvertures d’esprit » influenceront. Ce processus favorise l’évolution des mentalités, de la réflexion et donc de la spiritualité.

Le nez c’est ce que l’on voit en premier chez l’autre, ce qui s’avance vers nous, qui nous différencie aussi parfois mais surtout nous humanise. C’est la partie que l’on martèle en premier sur les statue pour ne pas qu’on reconnaisse une figure d’autorité. C’est par là que l’âme s’échappe si l’on éternue. Et sa base est l’endroit de l’oeil intérieur ou oeil de l’âme. 

 

Dis nous en plus sur ce mur et ta volonté de redonner du souffle à l’inanimé… De donner du sentiment à la matière…

Virginie Hucher: 

 

Le nez est ce qui se voit en premier sur un visage, du moins c’est la partie qui ressort le plus en volume, plus ou moins chez certains. Il caractérise de ce fait le lien social, cette proximité vers l’autre. 

Le souffle vital est une installation de 69 nez réalisés en faïence installée pour la première fois l’année dernière, à Metz, à la Galerie des jours de lune, de Vivianne Zenner, dans le cadre d’une exposition personnelle, intitulée le corps chorégraphié. Pour faire sens, l’installation était accrochée à côté d’une toile, intitulée le sacre du printemps. Ce ballet est une oeuvre de rupture de soi pour les autres, vers les autres. Un sacrifice orchestré par Igor Stravinsky.

J’ai tenté de traduire le souffle, la vie qui anime l’être de tout son corps et de toute son âme dans sa relation avec soi et sa relation avec l’autre et les autres. Cette verticalité nasale rythme la composition et se positionne encore une fois dans un axe net terre-ciel. Dans l’inspiration, c’est le monde extérieur que l’on introduit en nous, et dans l’expiration c’est l’intime qui s’offre au monde. Cette respiration, ce souffle intérieur- extérieur symbolise finalement cette idée du corps et l’autre.

Rendre l’invisible, visible.

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Louise Coussieu-Baylac:

 

La danse, la peinture, la sculpture…

 

Cette pluridisciplinarité est-elle pour toi essentielle pour aller au bout de ton processus de recherche? 

 

Virginie Hucher: 

 

Quand je danse, je pense danse mais aussi peinture, dessin, volume etc… Je peins ce que je vois, ce que j’entends, ce que je ressens lors des voyages, de moments de vie etc… Tout est lié, tout est possible. Pour peindre la danse, il faut danser, pour dessiner l’eau, il faut devenir cette eau, tout sentir et ressentir. 

Je visualise, je procède par différentes réalisations de croquis dans des carnets. Tout comme dans ma série supports vivants, le dessin sur le sol, sur la neige, le sable, la terre, l’air et l’eau m’emportent dans une danse sur un support naturel pour mieux ressentir la forme, la composition. A ce moment je cristallise le moment en photographiant ou en filmant. Puis je m’en sers à l’atelier. Tout est fabrique du vivant!