Des formes picturales en croissance

 

 

Pauline Lisowski

Critique d'art

Commissaire d'exposition

Octobre 2020

D’une expérience physique des espaces au contact des éléments naturels vers l’élaboration de formes du dessin à la peinture en passant par la sculpture, Virginie Hucher compose un ensemble d’œuvres abstraites qui l’amène à être en harmonie avec son corps. De l’art de la danse, elle retient l’élan et la posture qui nous conduisent à l’équilibre et à un ancrage au sol. La pensée taoïste guide son attitude d’artiste proche de la nature. Elle l’écoute pour ressentir son soi intérieur et inspire à entrer en contact avec la matière et son support. Son approche rejoint celle des artistes du mouvement Gutaï qui vouaient une importance dans le choix de leur matériau, laissaient exprimer leur corps dans des performances visibles en photographie et dont le geste pictural témoignait d’une grande liberté de peindre sur de grands espaces. Sa démarche fait écho à celle de Fabienne Verdier qui fut également marquée par les grands maîtres de la peinture chinoise. Virginie Hucher fait confiance à ses sensations corporelles en laissant son mouvement dessiner des figures.

Sur la feuille, elle trace des formes entre l’architecture et l’organique, où le vide et le plein convoquent la relation, la rencontre. Il y a chez cette artiste un besoin constant de rechercher la pureté, l’origine et de prendre conscience des éléments qui nous

entourent. Ses peintures se rapprochent du mouvement minimaliste tout en s’en distinguant par la présence des marques du pinceau et par l’expression de son corps.

Ses figures suggèrent aussi bien des formes anciennes, vestiges du passé que de nouveaux êtres, organismes vivants d’un monde à venir. Chaque posture évoque la naissance, la croissance. Ces éléments semblent en attente d’accueillir leur partenaire et de communiquer ensemble.

L’artiste s’inspire de la botanique, de la biologie et propose des pièces qui semblent sorties de terre et s’ériger vers le ciel. Comme dans l’univers artistique des frères Bourroulec, le végétal l’amène à proposer des modules qui pourraient s’assembler et se développer dans l’espace. Ses figures nous invitent à les retourner et à les combiner. Elles font écho à des cellules ou bien à des silhouettes d’éléments extraits du sol.

La couleur dessine la forme qui prend place dans la surface du papier. La matière témoigne de l’amplitude du geste de l’artiste qu’elle déploie sur son support. Les teintes, camaïeu de terracotta, ocres verts, bruns, jaune et blanc, rappellent celles du corps humain et des paysages arpentés. La présence du bleu contraste avec ces couleurs, évoque la mer, le ciel, le cosmos, l’espace, le vide en opposition au plein. Virginie Hucher fait vibrer la couleur qui dessine des formes à la frontière entre le vide et le plein, le cosmos et le tellurique, l’équilibre statique et le mouvement.

Dans ses peintures sur toile, Histoires naturelles, les textures, les trames et la matière rappellent ses expériences à même le sable, les rochers, la neige, une tentative d’appréhender les éléments avec souplesse. Si certaines familles se dessinent, l’artiste ne répète aucune forme. Chacune est unique et présente ses particularités.

Ses peintures incitent à tisser des liens entre elles, à se raconter l’histoire de la naissance des éléments naturels. Les souvenirs de ses performances au contact des surfaces vivantes s’incarnent dans le tracé au pinceau des arrondis, des courbes, des arcs qui appellent l’ondulation, l’expansion et le développement des processus naturels.

Les sculptures de la série Botanica composent un paysage d’éléments qui poussent et grandissent avec de possibles liens et attaches. Couleurs et matières rappellent les contacts du corps de l’artiste et de ses outils avec les surfaces vivantes. Ses pièces à l’échelle de la main font écho à des structures qui s’assemblent pour créer une nouvelle espèce.

Les œuvres de la série Forme fertile font penser à des empreintes comme si l’artiste avait extrait du sol des fragments d’une ruine. Ses pièces nous amènent à nous interroger sur leur identité. Brutes, géométriques et pourtant pleines de vie et d’énergie, elles renvoient à des structures cellulaires. Virginie Hucher nous donne à voir des organismes qui seraient invisibles à l’œil nu.

Dans les dessins de la série Chorégraphie végétale, le pastel à l’huile se dépose délicatement sur le papier kraft pour laisser la trace de son geste mémorisé. Parfois en binôme, les figures nous attirent à la fois vers le ciel et vers un ancrage au sol.

Le titre de ses œuvres renvoie à des paysages, à des éléments naturels, à des dynamiques du monde végétal... et permet au spectateur de se raconter des histoires.

En résumé, les œuvres de Virginie Hucher composent une boucle de la pratique en extérieur au croquis, à la peinture sur papier, sur toile et un retour à la terre avec la sculpture. De l’échelle de la cellule jusqu’au cosmos, l’artiste tend vers un développement d’une croyance envers l’harmonie entre l’homme et la nature.