PAULINE LISOWSKI

Critique d'art

Commissaire d'exposition

Supports vivants, octobre 2020

 

Marquée par la danse qu’elle pratique depuis longtemps, Virginie Hucher retient de cet art une relation profonde de son corps avec l’espace. Qui danse reconnaît les sensations et les émotions qui peuvent émerger dans son corps. On prend conscience de soi, de sa capacité de se développer et d’investir un lieu. De même, la marche conduit à une perception de notre corps, de son contact avec les éléments et incite à lui faire confiance.

La pensée taoïste intéresse également Virginie Hucher qui privilégie la spontanéité et la rencontre avant de dessiner. Le principe de verticalité, l’harmonie terre et ciel et le paysage perçu comme un corps vivant s’expriment à travers ses performances au contact des éléments naturels. L’expérience physique de certains lieux l’a guidé vers une envie de s’y investir physiquement, de les arpenter, de les éprouver même dans des conditions difficiles. Elle s’arrête alors et trouve un objet, un élément, un matériau qui devient son outil de dessin dans l’espace. L’artiste libère son énergie et trace des formes à l’échelle du paysage, telles qu’elles pourraient être vues du ciel. Elle laisse ainsi son empreinte tout en gardant à l’intérieur d’elle-même son élan en vue de nouvelles formes plus petites. En se mesurant aux montagnes, aux plages, aux grands

espaces, elle écoute et ressent le lieu qui inspire parfois à la contemplation et à l’humilité. Au sein de ces espaces qui ont longtemps fait peur, désormais investis et apprivoisés par l’homme, Virginie Hucher promène son outil et creuse la surface du sol. Son geste dépend du site et évolue selon son ressenti. Point de départ de ses dessins, peintures de plus petits formats, cette pratique l’amène à faire naître des formes avec le plus de liberté possible. Ses expériences font écho à la pratique de certains land artistes tels que Richard Long qui travaillent à l’échelle du paysage. Il s’agit pour elle de moments privilégiés pour accueillir les sensations que procure le contact de la nature, peu importe les conditions météorologiques. Ses formes à la fois architecturées et organiques suggèrent un va et vient de la cellule à l’espace dans lequel le corps peut se déplacer et le comprendre.

Celles-ci évoquent la nature du végétal qui s’élève vers le ciel ainsi que la représentation cosmo tellurique. Le corps vertical et l’élément naturel se rejoignent.

Elles rappellent le mouvement brutaliste et les sculptures de Giorgio Chilida. Leur tracé suggère une tentative de faire corps avec la nature et d’habiter la forme.

En Suède, la neige l’a incité à faire surgir des figures qui témoignent d’un moment de sa présence en un lieu éloigné de la civilisation, où l’homme peut ressentir l’immensité

de l’espace dans lequel il se trouve. Parfois, ses expériences de voyage l’amènent à contempler, à noter et à prendre des empreintes. Le sable sur lequel elle apprécie marcher est devenu l’un de ses supports vivants pour le déploiement de ses tracés, témoignages de sa chorégraphie au contact des éléments mouvants. Au plus près des éléments, Virginie Hucher observe avec soin l’environnement qu’elle arpente. Les formes dessinées rappellent les lignes de Nazca ou bien des signes, témoins d’un plan possible, de traces qui donnent envie de fouiller, de chercher des vestiges d’un passé ancien. En dessinant sur un support vivant, sur un sol vierge, laissant son corps vibrer par les mouvements du vent, elle redéfinit les contours d’une nature déserte, oubliée au profit d’un monde nouveau qu’elle reconstruit.

Ses performances sont proches à la fois du jeu et d’un désir d’inscrire en sa mémoire une émotion ressentie, une unité entre son corps et le monde. Photographies et vidéos restituent ses moments de dessin sur des supports naturels en perpétuel changement.

 

Des formes picturales en croissance.

Du corps en mouvement dans l’espace vers un travail de la forme, octobre 2020

 

D’une expérience physique des espaces au contact des éléments naturels vers l’élaboration de formes du dessin à la peinture en passant par la sculpture, Virginie Hucher compose un ensemble d’œuvres abstraites qui l’amène à être en harmonie avec son corps. De l’art de la danse, elle retient l’élan et la posture qui nous conduisent à l’équilibre et à un ancrage au sol. La pensée taoïste guide son attitude d’artiste proche de la nature. Elle l’écoute pour ressentir son soi intérieur et inspire à entrer en contact avec la matière et son support. Son approche rejoint celle des artistes du mouvement Gutaï qui vouaient une importance dans le choix de leur matériau, laissaient exprimer leur corps dans des performances visibles en photographie et dont le geste pictural témoignait d’une grande liberté de peindre sur de grands espaces. Sa démarche fait écho à celle de Fabienne Verdier qui fut également marquée par les grands maîtres de la peinture chinoise. Virginie Hucher fait confiance à ses sensations corporelles en laissant son mouvement dessiner des figures.

Sur la feuille, elle trace des formes entre l’architecture et l’organique, où le vide et le plein convoquent la relation, la rencontre. Il y a chez cette artiste un besoin constant de rechercher la pureté, l’origine et de prendre conscience des éléments qui nous

entourent. Ses peintures se rapprochent du mouvement minimaliste tout en s’en distinguant par la présence des marques du pinceau et par l’expression de son corps.

Ses figures suggèrent aussi bien des formes anciennes, vestiges du passé que de nouveaux êtres, organismes vivants d’un monde à venir. Chaque posture évoque la naissance, la croissance. Ces éléments semblent en attente d’accueillir leur partenaire et de communiquer ensemble.

L’artiste s’inspire de la botanique, de la biologie et propose des pièces qui semblent sorties de terre et s’ériger vers le ciel. Comme dans l’univers artistique des frères Bourroulec, le végétal l’amène à proposer des modules qui pourraient s’assembler et se développer dans l’espace. Ses figures nous invitent à les retourner et à les combiner. Elles font écho à des cellules ou bien à des silhouettes d’éléments extraits du sol.

La couleur dessine la forme qui prend place dans la surface du papier. La matière témoigne de l’amplitude du geste de l’artiste qu’elle déploie sur son support. Les teintes, camaïeu de terracotta, ocres verts, bruns, jaune et blanc, rappellent celles du corps humain et des paysages arpentés. La présence du bleu contraste avec ces couleurs, évoque la mer, le ciel, le cosmos, l’espace, le vide en opposition au plein. Virginie Hucher fait vibrer la couleur qui dessine des formes à la frontière entre le vide et le plein, le cosmos et le tellurique, l’équilibre statique et le mouvement.

Dans ses peintures sur toile, Histoires naturelles, les textures, les trames et la matière rappellent ses expériences à même le sable, les rochers, la neige, une tentative d’appréhender les éléments avec souplesse. Si certaines familles se dessinent, l’artiste ne répète aucune forme. Chacune est unique et présente ses particularités.

Ses peintures incitent à tisser des liens entre elles, à se raconter l’histoire de la naissance des éléments naturels. Les souvenirs de ses performances au contact des surfaces vivantes s’incarnent dans le tracé au pinceau des arrondis, des courbes, des arcs qui appellent l’ondulation, l’expansion et le développement des processus naturels.

Les sculptures de la série Botanica composent un paysage d’éléments qui poussent et grandissent avec de possibles liens et attaches. Couleurs et matières rappellent les contacts du corps de l’artiste et de ses outils avec les surfaces vivantes. Ses pièces à

l’échelle de la main font écho à des structures qui s’assemblent pour créer une nouvelle espèce.

Les œuvres de la série Forme fertile font penser à des empreintes comme si l’artiste avait extrait du sol des fragments d’une ruine. Ses pièces nous amènent à nous interroger sur leur identité. Brutes, géométriques et pourtant pleines de vie et d’énergie, elles renvoient à des structures cellulaires. Virginie Hucher nous donne à

voir des organismes qui seraient invisibles à l’œil nu.

Dans les dessins de la série Chorégraphie végétale, le pastel à l’huile se dépose délicatement sur le papier kraft pour laisser la trace de son geste mémorisé. Parfois en binôme, les figures nous attirent à la fois vers le ciel et vers un ancrage au sol.

Le titre de ses œuvres renvoie à des paysages, à des éléments naturels, à des dynamiques du monde végétal... et permet au spectateur de se raconter des histoires.

En résumé, les œuvres de Virginie Hucher composent une boucle de la pratique en extérieur au croquis, à la peinture sur papier, sur toile et un retour à la terre avec la sculpture. De l’échelle de la cellule jusqu’au cosmos, l’artiste tend vers un développement d’une croyance envers l’harmonie entre l’homme et la nature.

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