PIERRE WAT 

Historien de l'art, critique d'art

Professeur d' histoire de l'art contemporain à l'Université de la Sorbonne et auteur

Pierre Wat et Virginie Hucher

TEXTE

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Présence

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Présence (2021)

Me tenant devant un tableau de Virginie Hucher je me sens debout. Quelque chose, là, s’adresse à mon corps, quelque chose que je ne reconnais pas, mais que j’éprouve. Certes ce tableau est abstrait, mais c’est un autre mot qui s’impose à moi, comme une première manière de nommer la rencontre : présence. 

Présence parce que la forme qui se tient là – je dis la, mais souvent elles sont plusieurs – n’est pas que forme, mais aussi, ou d’abord, texture, c’est-à-dire matière peinte avec un souci de sa surface autant que de ses limites. Sans doute est-ce cette tension entre ce qui fait bord, telle une coupe, et ce travail du relief qui confère à la forme sa vie intérieure, qui donne à cette présence son étrangeté. Certes on est tenté de s’adonner au jeu vain des ressemblances, car il y a là, dans le dessin des formes comme dans l’animation de la pâte dont elles sont faites, quelque chose de biomorphe : ça vit et ça me rappelle que je vis, comme cela me faisait, à l’instant, me sentir debout. Pourtant, rien, ici, n’est reconnaissable si ce n’est cette sensation du vivant. Quelque chose est là, devant moi, qui à la fois me convoque et me tient à distance. La matité du fond fait écran à tout épanchement, comme le refus de toute gestualité, même dans la matière la plus animée, décourage le lyrisme. Virginie Hucher peint comme on rajouterait des choses dans le monde. Des choses qui nous rappellent que nous vivons, que nous respirons, que nous sommes là, corps et esprit, en même temps. C’est la forme, toujours, qui vient en premier, par un dessin initial, avant le travail à l’huile. Le fond, lui, est second, et peint à l’acrylique. On ne saurait mieux dire à quel point chaque tableau est un aller-retour : une manière de chercher la juste distance, ce point médian entre présence et éloignement. Quelque chose vient vers nous, quelque chose nous tient en lisière.  

Cette quête du juste entre-deux, c’est le cœur du travail de Virginie Hucher. Car peindre est pour elle une affaire d’expérience vécue. D’abord aller vers le monde, non pas en une recherche précise, mais dans un état de pleine disponibilité. Il s’agit de laisser venir à soi. Il s’agit surtout, pour celle qui fut danseuse avant toute chose, d’éprouver sensiblement la présence des choses avant d’agir. Puis vient le premier geste, comme une restitution physique, par contact de ce qui a été reçu. Dessin sur le sable, au moyen d’un outil trouvé là, qui s’est imposé sans préméditation, où sur tout autre support sensible qui accueillera, pour un temps, la chose ainsi tracée. 

Les tableaux sont le fruit de cela. Non pas la pure reprise de cet acte premier que l’artiste a pris soin de documenter par l’image fixe ou mouvante, comme on le ferait d’une performance, mais une façon, par la peinture, de sortir autrement de ce qui a été vécu. L’artiste parle de ce temps, dans l’atelier, en le nommant éloignement. Comme s’il fallait, une fois la chose vécue, rentrer en soi-même afin d’en concentrer l’expérience. Cette façon de prendre de la distance, on pourrait la nommer pudeur : l’intimité éprouvée ne se livre jamais sous la forme d’une confession. La peinture est là, avec ses moyens, avec ses textures, sa capacité à donner forme comme à faire écran, pour venir au secours de celle qui cherche à exprimer sans s’exprimer. Pudeur féconde, donc, qui laisse la place nécessaire afin qu’à mon tour, debout, je vive l’expérience de la présence.

Presence (2021)

When standing in front of a painting by Virginie Hucher, I feel my body quickening. Something within her work whispers to something within me that I do not recognise, but that I can feel. Her painting is obviously abstract, but it is another word that imposes itself upon me as a way of introduction: presence.

Presence, because the shape that is in front of me - I speak of the shape, but often there are several - is not only a shape but also it has texture, that is to say a painted material with concern for its surface as much as its composition. It is no doubt the tension between the edge and the relief of the shape that gives the shape its interior life, which in turn gives the presence its particularity. Temptation to indulge in the vain game of resemblances is high due to the biomorphic character of the shapes and the animation of the material they are made of - they are alive and remind me of my own existence, just like I felt moments ago as my body quickened. Yet nothing here is recognisable except this feeling of life. Something is there right in front of me that both beckons me and yet keeps me at a distance. The matt finish of the background prevents any interest, just as the refusal of all gestures, even in the most animated material, discourages lyricism. Virginie Hucher paints by means of adding details to this world. Details that remind us we are alive, that we breathe, that we are here, body and mind, all at once.

Before the oil work, through an initial drawing, it is always the dominant shape that comes first. The background is secondary and is painted in acrylic. One could not better express the extent to which each painting represents a back and forth,a way of seeking the necessary distance, the median between presence and distance. Something comes towards us but something holds us at the edge.

Finding the right balance is at the heart of Virginie Hucher’s work. Painting is for her a matter of past and lived experience. First of all, by confronting the world, not with any specific pursuit, but with full openness. It’s about letting what needs to come, come. It is above all, for someone who was first a dancer, a way to experience being before acting upon anything else. Then comes the initial gesture, like a physical restitution of what was received by being. A drawing in the sand using a tool found nearby, one that evolved free from premeditation, or on any other method sensitive to deviate for a second from the shape herewith found.

The paintings are the result of this. Not just a remake of this act the artist took care to document through still or moving images, as one would do with a performance but a different way of discovering what has been experienced through painting. The artist refers to this moment in her atelier by calling it a gained perspective. As if it were necessary, once the experience had taken place, to plunge within it in order to synchronise it. This way of distancing oneself could be called objectivity. The expression of knowingness is never shared in the form of a confession. The paintings speak for themselves, with their execution, with their textures, their capacity to give shape as well as to create a diffusion, to enable the artist to convey her message without having to show herself. Intentional modesty therefore, which leaves me contemplating with the necessary space to engage in this experience of presence.

Traduit du français par Alexis Tuersley